Etats d'esprit
Certains jours en Egypte sont soleil, d’autres brouillard. Cela dépend de rien, rien du tout : un sourire, une accolade, un vendeur pas sympa, une engueulade dans le taxi…
C’est quoi les brouillards ?
Un vendeur de fraises qui sous prétexte que je veux choisir les plus belles, me refuse la marchandise ;
Un homme excédé qui me remballe parce que je n’arrive pas à demander en arabe du papier ;
Les questions agaçantes du vendeur de pain ;
La mauvaise volonté et la grogne du vendeur de gâteaux secs ;
L’attente au bord d’une route bondée que quelqu’un ralentisse enfin pour pouvoir traverser ;
Les klaxons et les bus qui vomissent leur dizaines et dizaines de passagers en vrombissant …
Mais heureusement, à côté de tout ça, il y a des milliers de soleils en Egypte !
Les bonjours du matin : sabah el kheir, sabah el nur, sabah el fohl, sabah el echta, sabah el hassab !
Le vendeur de bananes et de pommes à la mine réjouie qui veut apprendre « clémentine » en français,
Le petit vendeur de mouchoirs qui me lance un sourire édenté devant le métro,
Une petite fille qui rit de me voir dans une rame bondée du métro,
Mohammed qui vient nous chercher dans la rue pour nous conduire à son café,
Le vendeur d’épices et le monsieur d’Internet toujours très gentils : tefadalli !
Les joueurs de taoula qui ne pourraient pour rien au monde se déconcentrer de leur jeux,
Khaled au téléphone qui me récite sa leçon : « je m’appelle Khaled, j’ai 16 ans… »
L’odeur du pain chaud tôt le matin,
Les sabots de l’âne frappant la route, le coq qui chante sur notre toit…
La vie est dure ici et ça se voit, ça se respire. A Tounes, la vie n’est pas facile non plus mais la sagesse du paysan lui interdit de s’immerger dans la folie urbaine. Alors, le paysan devenu potier est plus calme, plus joyeux, plus serein des petits « mouchkela » de la vie. Au Caire, il fait savoir se créer « son petit village », s’entourer des gens qui ont été une fois sympa et que tu ne cesseras jamais de fréquenter.
La vie ici, pour moi, c’est appartenir à une minorité qui essaye tant bien que mal de se fondre dans la masse. Une minorité certes privilégiée puisque riche par rapport au niveau de vie égyptien mais il est parfois moralement fatigant d’affronter le monde dans cette perspective.
L’Egypte me donne l’impression d’une multitude de mondes juxtaposés. Partons de Saad Zaghloul par exemple. Le quartier est assez populaire, très vivant et situé aux frontières du quartier fatimide. Deux stations de métro plus loin, c’est Opéra : le métro est décoré, la hauteur des jupes raccourcie, les hommes sont en costard, pas beaucoup de monde sur les trottoirs et beaucoup de grosses voitures.
Trois stations au Sud, nous voilà à Mar Girgis, le vieux Caire. Une fois franchie les deux barrières qui gardent la route du « quartier copte », on plonge dans une ambiance villageoise. Les rues sont étroites, les maisons décorées de moucharabieh et de guirlandes, les gamins courent dans la rue désertée par les voitures. Enfin, plus à l’Est, là où le métro ne va pas, Moqattam, le quartier des chiffonniers du Caire. Le Cairote non zabbalin n’ira jamais s’y aventurer mais pas plus qu’à Opéra s’il n’est pas du milieu !
Je me sens petit oiseau qui survole la ville et aime tous ses aspects mais n’appartient à aucun d’eux.
10 février, Le Caire, Odile